Mon premier face à face avec l’aristocrate canard de Pékin
remonte à 1975 à ma première incursion en Chine rouge. Notre
groupe de Québécois formait une délégation de l’Association
d’amitié Canada-Chine et, malgré une Révolution culturelle
essoufflée -- qui sévissait encore pour un an -- une
expédition gastronomique faisait partie du «plan». Il ne
devait exister que deux établissements spécialisés dans le
canard de Pékin à cette époque révolutionnaire alors que les
Gardes rouges venaient de «bombarder» tous les QG de la
bourgeoisie.
«Tu t’assoiras à côté de l’ambassadeur
Chai Zemin, afin de bavarder avec lui pendant le souper»,
m’avait demandé le Dr. Denis Lazure, secrétaire général de
notre allègre délégation -- plus tard ministre péquiste de
la Santé. Malheureusement pour moi, l’illustre patron de
l’Association avait un tel accent (du Shanxi) que je n’ai à
peu près rien compris pendant tout le repas. Le diplomate
chevronné (qui avait déjà été en poste dans trois
chancelleries dont l’Égypte) me ravitaillait en chair de
canard et c’était là déjà beaucoup «d’amitié» entre nous
deux. Youyi! Ce n’est que plus tard que j’ai appris que le
bienveillant sexagénaire avait été nommé ambassadeur de la
première représentation de Pékin à Washington. Henry
Kissinger en parle dans son récent livre On China.
Canard de hutong pour initiés
Lors d’un voyage d’affaires en 2005, j’ai proposé de réunir
quelques camarades dans un Canard de Pékin, histoire de
joindre l’utile à l’agréable. Entre temps, le journaliste
Éric Meyer est tactiquement intervenu pour nous proposer sa
rôtisserie favorite, le Liqun. «N’allez pas dans une trappe
à touristes», m’écrivit-il. Sa merveilleuse idée c’était une
construction rudimentaire (promise à la démolition) dans une
hutong (ruelle), près de Qianmendong dajie, où les taxis ne
pouvaient pas entrer. Il fallait autant de temps pour
trouver la place que de manger le canard. Réservé aux
initiés pékinois, bien que le Lonely Planet l’avait bel et
bien repéré. Zéro étoile pour les décors. De style Schwartz
pour le smoked meat à Montréal. Mais dans un salon privé
avec plafond bas.
Ce fut le deuxième meilleur canard
laqué de ma vie. Inoubliable! J’ai croqué pour la postérité
le sympathique groupe réuni à notre grande table. À ma
gauche, Éric Meyer que je rencontrais pour la première fois
m’accapara pendant tout le repas. Pas grave : conversation
stimulante! Il y avait aussi Jean Marchand, le plus
talentueux interprète québécois. Gervais Lavoie,
l’anthropologue devenu homme d’affaires. Pierre Saint-Louis,
avocat spécialisé en immigration. Francis Acquarone, un
Québécois devenu presque chinois depuis le temps. Wang
Weiwei, l’amie taiwanaise de ma cadette Émilie. Mon complice
Sylvain Leblanc qui en était au milieu de son séjour de neuf
ans en Chine. J’organisais ce repas de la Ligue du sirop
d’érable en Asie (sic) pour le plaisir de la super-efficace
Élisabeth Vassallucci, vice-présidente Communications
d’Alcan, et son mari gourmet Mark Gingras, adepte des arts
martiaux.
Selon le Canard enchaîné, foi de
charbonnier, Al Gore, Valéry Giscard d’Estaing et Pierre
Bourque étaient aussi passés à ce Liqun du prolétaire. La
grande différence : nous avions quelques canettes de pur
sirop d’érable pour la joyeuse occasion. Les agapes à peine
terminées, un employé en blanc-gris vint nous dire que nous
devions céder notre cubicule à un autre groupe de noceurs.
Pas question de s’y attarder. Au moment de payer la
douloureuse, je tendis à bout de bras la facture à
Élisabeth, mais André Halley, venu de Shanghai, esquissa un
geste rapide de kungfu et s’empara du bout de papier
idéogrammé. La facture était ridiculement bon marché. Moins
de cent dollars canadiens pour onze VIP, si je me souviens
bien. Quelques jours plus tard, lorsqu’Élisabeth fut invitée
par ses collègues de l’aluminium, le canard ne fut pas
meilleur.
Mes derniers canards de Pékin ont été des
canards de Montréal. Un moment donné, l’entreprise bien
connue du lac Brome (Knowlton) voulait resserrer ses
relations d’affaires avec la communauté chinoise même si
elle représentait déjà une clientèle loyale. Un consultant
en alimentation que ma fille Émilie connaissait me confia
donc un contrat : aider à préparer un plan de marketing. Je
lui proposai de trouver le meilleur canard de Pékin à
Montréal afin de s’en servir comme publicité. État donné que
les canards du lac proviennent de Chine (1912) pourquoi ne
pas mousser cette prestigieuse tradition?
Malheureusement, en dépit de nos introspections aux
meilleures tables chinoises et de nos commandes très
précises, nous avons dû nous contenter de canards à la
cantonaise. L’artiste multitalents et multidisciplinaire Lew
Yung-chien (Liu Rongqian) était bien d’accord avec moi. Pas
mauvais, mais rien s’approchant de l’authentique spécialité
de la capitale.
La peau croustillante
Ironiquement, le premier prix de ma recherche alla au
restaurant Shanghai du 2028 rue Saint-Denis -- maintenant
reconverti en maison japonaise sous le nom de Vent d’Osaka.
Ce fut une surprise car Luba, l’aimable propriétaire du
Shanghai est une Chinoise née dans le Kazakhstan avec des
atomes crochus slaves. Le personnel parle le russe comme le
chinois, sans compter un français impeccable chez Luba et
son accueillant mari Liu Weiqi.
Pour terminer,
j’emprunte in extenso l’explication qu’en donne le savant
Guide bleu. «Le canard est d’abord engraissé au maïs, à
l’orge et au soja. À l’aide d’un petit tube de caoutchouc,
on souffle à hauteur du cou pour détacher la peau des chairs
en pinçant à l’arrière. Il est ensuite suspendu et
ébouillanté par aspersion avec une eau parfumée au
gingembre, séché, puis badigeonné avec une sauce composée de
miel, de vin de riz, de sauce de soja et d’eau chaude.
Enfin, il est rôti dans un four à bois alimenté par cinq
sortes d’arbres fruitiers. On sert d’abord sa peau
croustillante et ses lamelles de viande accompagnées de
ciboule hachée, d’une sauce épaisse au soja, et on déguste
le tout roulé dans de petites crêpes.»
Reste quand
même, qu’avant de marcher dans les traces de Marco Polo dans
l’empire du Milieu, on peut savourer la chair tendre de ce
bipède ici même. Peut-être pas celui de Pékin, mais un
demi-canard ou un complet que tu peux acheter dans le
Quartier chinois. Rôti à la cantonaise. Peu importe la peau,
la chair est délicieuse. Seul petit hic, il se peut qu’il
manque une patte à l’animal. Pas de morale! Comme disent les
Amerlos, «c’est avec des cennes noires qu’on fait des
piastres».
"Les relations du Québec avec la Chine de 1650 à 1950. L'auteur est
docteur en histoire et enseigne l'histoire de l'Asie dans
différentes universités québécoises. Les missionnaires y ont joué un
rôle de premier plan, que ce soient les jésuites du 18e siècle, à
l'origine du commerce du ginseng, ou les religieux chassés par les
communistes. Ces missionnaires ont eu une influence déterminante sur
le refus du Canada à reconnaître le gouvernement communiste durant
les années 50 et 60. Il est également question de maintes figures
québécoises importantes qui ont eu un certain rapport avec la Chine
: HONORÉ Beaugrand, Alain Grandbois, Adolphe Chapleau, Wilfrid
Laurier, Norman Bethune, Pierre Trudeau et René Lévesque.Cet ouvrage
contient beaucoup de données étonnantes pour les lecteurs intéressés
par la Chine."
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Première édition 17 juillet 2011
Modifiée le
17 juillet 2011